#InEdito | Le cinquième pouvoir de Pahé face à l’ignorance des “Chiens de garde” ?

Face à la tragédie qui s’est déroulée à Kango, un accident de circulation aggravé par le convoi de bidons d’essence  tuant 6 compatriotes, la toile gabonaise va se détourner du recueillement et des vrais responsables de l’accident pour acculer Pahé. Ce caricaturiste gabonais qui se présente sur son réseau social et professionnel comme un dessinateur ”irrévérencieux, Roi de la déconnade depuis 1990.” Parce que commentant cette triste actualité sous le prisme de son art, pourtant genre journalistique, il va créer le buzz du weekend écoulé en comparant ledit drame à un barbecue géant. Tollé ! 

LES NOUVEAUX MÉDIAS ET LE CINQUIÈME POUVOIR ?

Au compte de l’un de mes travaux de recherche au Département des Sciences de l’Information et de la Communication de l’Université Omar Bongo, je rendais compte de ce rappel historique pour introduire l’essor d’un cinquième pouvoir sous-tendu par les réseaux sociaux :

“Il est communément admis que la presse et les médias représentent le quatrième pouvoir. C’est l’historien et penseur britannique Edmund Burke, qui, le premier, en 1787, a qualifié la presse de « quatrième pouvoir ». Les historiens précisent que le xviiie siècle marque un tournant décisif avec la parution des premiers journaux et quotidiens (le Daily Courant à Londres en 1702, le Journal de Paris à Paris en 1777). Point de départ pour une prise de conscience effective par les sociétés en marche vers la culture démocratique de l’influence desdits médias et presses au sein du corps social et son opinion publique.

Mais l’univers de la communication est dynamique et changeant. Le XXIe siècle va à son tour marquer les esprits en projetant la naissance d’un cinquième pouvoir via l’essor des réseaux sociaux. C’est ce que pense Marc-François Bernier, professeur et spécialiste en éthique et déontologie du journalisme à l’université d’Ottawa Canada[1].

C’est dans cette foulée que naîtra le réseau social Facebook en février 2004. Une société américaine créée par Mark Zuckerberg dans l’état du Massachusetts, aux États-Unis. Réseau parmi les plus influents avec ‎2 milliards (4 mai 2017) d’utilisateurs répartis dans le monde, il est un outil démocratique pour les publics autrefois simples consommateurs d’informations distillées par les tenants du quatrième pouvoir cité supra. Lesquels publics peuvent désormais commenter, scruter et même remettre en cause l’information des canaux et supports classiques. L’occasion faisant le larron, nombreuses sont les personnes qui, avec des desseins autres que ceux de jouer les chiens de garde des chiens de garde[2] des médias, se sont infiltrées en se faisant les apôtres de la désinformation et de la rumeur dans le but de nuire aux personnes physiques et morales.”
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[1]In Le cinquième pouvoir. La nouvelle imputabilité des médias envers leurs publics.

[2]Selon la journaliste Marie Eve Martel, le public est aussi en mesure de communiquer ses attentes aux médias d’information, mais aussi de leur souligner leurs travers et leurs erreurs. Ceux-ci sont donc soumis à une certaine forme de surveillance qui leur rappelle leur devoir de rigueur.  Bref, le cinquième pouvoir agit à titre de chien de garde des chiens de garde de la démocratie.

Fin de citation.

DÉFENDRE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION VIA LES CARICATURES DE PAHÉ

Barbecue

Oui… l’accident de #Kango est comparable à un #Barbecue Géant !

Le but même de la caricature est l’exagération, l’hyperbole, la métaphore afin d’interpeller. Cet objectif communicationnel est bien atteint chez Pahé. Mieux que les médias traditionnels et les genres classiques du journalisme… Il a fait parler de cette tragédie mieux que personne.

Sauf que la vanité et le besoin de paraître “politiquement correct” en public ont pris le dessus sur l’essentiel du problème souligné chez ceux qui le livrent à la médiocre vindicte populaire. Comme si c’est à ce caricaturiste que revient la responsabilité des décisions qui s’imposent après l’accident. Distraction.

Aussi, la dictature de l’ignorance attaque Patrick Essono alias Pahé. Notre pays a encore du chemin à faire.

On a le droit d’être politiquement incorrect et même de dire des bêtises en public.

La morale n’est pas le droit stricto sensu.

Ce que je dis peut te heurter. Heurter tes valeurs. La liberté d’expression n’est pas toujours la liberté de dire ce qui plaît en tout temps.

Pahé n’a pas appelé à la violence physique, ni à la haine. Il a peint une situation avec ses mots. Son art.

Dipoula

Qui peut honnêtement dire que la caricature de Pahé lui inspire de la haine vis-à-vis des victimes ? Ou incite à la violence ? Comment ? Parce qu’il a dit barbecue… qui a eu envie de manger de la chair humaine de suite ?

Quant à ceux qui parlent des familles éplorées et leur ressenti face à la caricature…

D’abord, la caricature en tant que genre journalistique est donc soumise au droit de la presse.

Or, ce droit est strict pour dire que : quiconque se sent lésé par un contenu médiatique adresse un droit de réponse… Encore faut-il que le propos incriminé produise assez d’éléments pour que l’identification “personnelle” des plaignants ait lieu. A ce titre, en dehors de la mention “Kango”, comment reconnait-on telle ou telle victime à partir de la caricature de Pahé ?

Quel sacré talent ce serait pour Pahé… Mieux que les services de Police et de pompes funèbres: alors que l’on a du mal à identifier les victimes in situ, son dessin simplifierait tout. Je voudrais que les moralisateurs mettent un nom sur chaque visage de sa caricature.

Et je suis impatient de voir dans quel format et sur quelle plateforme leur droit de réponse serait adressé. Inutile de vous rappeler que le #Gabon vient d’adopter le principe de “dépénalisation des délits de presse”. Si délit il y a évidemment.

Sans cette identification préalable et individuelle dûment constatée, sur un simple dessin, même les atteintes à la dignité et à la vie privée dont certains deviennent les dénonciateurs sont improbables.

Si encore le message de Pahé était personnel… comme il l’aurait fait pour feu Mboulou Beka ou en citant clairement Kaki Disco… La donne serait autre.

Ailleurs, chez les français que nous “singeons”, il est dit que: ” Le droit à la satire fait partie de la liberté d’expression, relevant du droit de la presse, et inclus le droit de caricaturer des personnes publiques, des dieux, quitte à être choquant ou blessant. La liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec ferveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance ou l’esprit d’ouverture, sans lesquels il n’y a pas de société démocratique.

La limite de ce droit est atteinte quand il y a diffamation, injure, outrage, dénigrement, atteinte à la vie privée, haine raciale, injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, atteinte à la dignité humaine ou animosité personnelle. La distinction entre buts légitimes et illégitimes de l’humour et de la satire est parfois subtile et relève alors de la décision du tribunal.”

Que dit la loi gabonaise sur le droit de la presse ? Que dit le législateur sur le droit à la satire ? Vide juridique ou ai-je déjà répondu ?

Pahé n’est ni le chauffeur du bus. Ni le vendeur-pompiste du carburant ayant aggravé le nombre de victimes. Ni agent de contrôle routier parmi les nombreux postes qui séparent l’agence de transport de Libreville du lieu de l’accident si loin de Kango.

Les vrais coupables sont là. Laissez Pahé et notre liberté d’expression tranquilles !

[Tribune Facebook du 17 Septembre 2017 publiée in extenso]

Meboon Môôn Meba Ondo

 

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