Educ’Actions ! – Les incohérences de Florentin Moussavou : Coefficient 1… au nom de l’égalité de quelles chances ?

L’adoption du coefficient 1 pour toutes les matières au 1er cycle de collège au Gabon n’a toujours pas mis d’accord les différentes parties prenantes du système éducatif. Donner à la mathématique et au sport la même valeur est certainement une idée novatrice dans un pays qui a hérité du système éducatif français où l’on continue de privilégier les Maths, le Français, les SVT et l’Histoire-géographie. Mais au-delà de l’innovation, la réforme reste inaboutie puisque la question de la prise en charge des élèves qui excellent en sport et en arts restes entière, le gouvernement n’ayant pas énoncé les débouchés au second cycle. L’égalité des chances pour tous les élèves…oui mais jusqu’où ?

UN PREMIER BILAN

La première année d’expérimentation du coefficient unique au collège s’achève. Les résultats semblent donner gravement raison à ceux qui s’inquiétaient.

De l’aveu des élèves d’abord, nous relevons une insatisfaction certaine. Notamment pour ceux qui avaient engagé leur premier cycle avec les anciens coefficients.

« Au 2ème trimestre j’ai 14 en maths et 13 en français mais 10 en sport et 10 en dessin. Mais je suis quand même 15ème de la classe parce que certains ont eu des 15, 16 et 17 en sports et en dessin. Avec les mêmes notes en 5ème j’étais 3ème de ma classe », confie Eléonore, élève en classe de 4ème au lycée Jean-Hilaire Aubame de Libreville.

Elle affiche son dépit. Entre 10 et 13 en Physique, SVT, Anglais et Histoire-géo. Mais son malheur c’est bien que désormais toutes les matières ont pour coefficient 1. Pas très sportive et peu intéressée aux arts plastiques, elle craint de finir son premier cycle à des rangs peu honorables. Ce qui n’est pas du goût de ses parents.

« Ma fille est entrée en 6ème cette année. Elle n’a fourni aucun effort en Maths et Français parce qu’elle avait de bonnes notes en dessin et couture », confie une mère.

Il y a très clairement une dévalorisation des matières de base. « Mettre au même niveau la physique et la musique est impensable. Donner la même valeur aux Maths et au Sport, il y a quelque chose de pas net. Je me demande quels sont les experts dont parle Florentin Moussavou », indique Koumba Séverin, conseiller pédagogique.

« Dans un pays qui a encore besoin de former en masse des médecins, des ingénieurs et des mathématiciens, c’est une aberration que d’harmoniser les coefficients au premier cycle. Les enfants vont se désintéresser des matières principales susceptibles de leur permettre de contribuer au développement de leur pays. On n’a pas tant besoin que de ça de sport et d’arts surtout qu’il n’existe aucune politique culturelle et sportive digne de ce nom. On se fourvoie. Florentin Moussavou se fourvoie », lance Emmanuel Mba, enseignant et professeur principal dans un lycée confessionnel.

Il ressort de ces déclarations des élèves, des parents d’élèves, des enseignants et des conseillers pédagogiques que l’harmonisation des coefficients a pour conséquence de dévaloriser les matières dites fondamentales.

COMPARAISON N’EST PAS RAISON…

Le Gabon n’innove pas en la matière. En France (pays de référence quand cela nous plaît) et au Canada, l’harmonisation des coefficients a eu lieu il y a quelques années.

Mais comparaison n’est pas raison. Le Gabon n’approche ni de près ni de loin ces deux pays en matière d’infrastructure, de formation et encore moins de développement. Dans ces deux pays, les laboratoires dans les établissements sont bien équipés, les effectifs dépassent difficilement les 25 élèves par classe, il n’y a pas de déficit (globalement) d’enseignants quelque soit les matières. Toutes les conditions sont donc réunies pour limiter l’échec scolaire. Le coefficient n’est en vérité qu’un élément parmi de nombreux autres qui favorisent l’échec scolaire.

En France, bien que le coefficient 1 régule depuis longtemps toutes les matières, les anciens coefficients restent d’actualité ou sont revalorisés lors des examens nationaux c’est-à-dire au BEPC et BAC. Cela dénote de l’importance que les « experts » français accordent encore à la valorisation des matières fondamentales, celles qui sous-tendent le développement d’un pays à travers son élite.

VOIR TABLEAU DES COEFFICIENTS 2016 – 2017 ICI

VOIR ARRÊTÉ DU 18-8-1999 EN FRANCE ENCADRANT LA POLITIQUE DES COEFFICIENTS / Diplôme national du brevet 

En France encore, il existe tout de même des établissements privés qui ont tenu à maintenir les anciens coefficients considérant que l’harmonisation qui avait été faite par le gouvernement a contribué à rabaisser le niveau de l’enseignement. Ils en ont le droit en sachant que lors des examens nationaux, les coefficients applicables sont définis par la loi.

Pour en arriver là, le Gabon dont le système éducatif était l’un des meilleurs en Afrique au point que ses diplômes ne souffraient d’aucune contestation notamment en France a des efforts à consentir. Harmoniser les coefficients tels que cela a été fait par l’équipe de Moussavou est autant une fuite en avant face aux véritables problèmes qui minent le secteur qu’une volonté de rabaisser le niveau d’une « Ecole » déjà décrié.

LES INCOHÉRENCES DE FLORENTIN MOUSSAVOU

Tout contribue à faire penser que le système éducatif est mal en point. Nous sommes bien loin du temps où les grèves, lorsqu’il y en avait, pouvaient être justifiées. Nous sommes surtout bien loin de l’époque où les enseignements étaient donnés avec rigueur et les élèves rétribués à leur juste valeur. La réforme du système éducatif lancée et exécutée par le premier gouvernement de l’émergence est allée sans doute à l’encontre de ce que les formateurs et tous les professionnels de l’enseignement avaient suggéré.

Au lieu de régler véritablement les problèmes d’effectifs pléthoriques en construisant des salles de classe (dans les grandes villes puisque le problème ne se pose pas dans les communes « rurales » et les villages et que le gouvernement ne veut pas engager un programme de retour en zones rurales) ou de rechercher de nouvelles méthodes d’enseignement correspondant à l’idée de l’élite que se propose d’avoir le Gabon, le gouvernement et notamment le ministère de l’Education Nationale, a plutôt entrepris de mettre fin au concours d’entrée en 6ème et surtout à « la dictature des coefficients » conduite par les mathématiques, la littérature et les sciences physiques, biologiques et géologiques.

L’idée d’un coefficient unique au collège a été émis lors des Etats généraux de l’Education tenue sous la présidence de Séraphin Moundounga. Alors ministre de l’Education Nationale et de la Recherche du gouvernement Paul Biyoghe Mba, Séraphin Moundounga, Instituteur de formation entreprend dès lors de bousculer les paradigmes en place dans le secteur éducatif. Cette volonté est assimilée à du zèle chez un ministre qui compte parmi les plus influents de ce régime « Emergent » qui cherchait alors ses marques. Ces Etats généraux qui se tiennent du 17 au 19 mai 2010 donnent lieu à plusieurs recommandations. Les plus applaudies à l’époque sont : supprimer le concours d’entrée en 6ème, viser le ratio de 35 élèves par classe, ajuster les capacités en infrastructures et en ressources humaines, adapter les plateaux techniques et doter les laboratoires en équipement de pointe.

Lire : GABONECO – GABON : OUVERTURE DES ÉTATS GÉNÉRAUX DE L’EDUCATION, DE LA RECHERCHE ET DE LA FORMATION

Ramener à 1 le coefficient de toutes les matières au premier cycle n’a pas mis tous les partenaires d’accord.

Pourtant, passant outre les mesures citées en premier lieu, Florentin Moussavou et son équipe choisissent d’appliquer le coefficient 1.

Il n’en faut pas plus pour s’attirer les foudres des syndicats. Marcel Libama, toujours au rebond affirme alors : « ça va impacter sur les redoublements et sur l’échec scolaire qui est le cancer de notre système éducatif ».

Lire : Gabonreview -Education : Harmonisation des coefficients au premier degré, un remède contre le redoublement ?

Pendant que les syndicats dénoncent l’application d’une mesure alors même que d’autres sont attendues, les médias tentent de comprendre. GABONECO -RÉFORMES ÉDUCATIVES : VERS UNE ÉCOLE AU RABAIS ? – écrit :

« Est-on en train de tuer l’école gabonaise ? Voilà la question qu’on pourrait tenter de se poser au regard du méli-mélo intervenu ces derniers temps dans le secteur de l’éducation (…) La réforme va créer une sorte de dévalorisation évidente des matières concernées auprès des élèves, qui risquent de revoir eux aussi à la baisse leur intérêt pour l’étude desdites disciplines longtemps considérées comme déterminantes ».

Au lendemain de la confirmation de l’harmonisation de tous les coefficients au premier cycle, l’étonnement et la colère succèdent à l’interrogation. Pourquoi ramener à 1 tous les coefficients alors que depuis toujours les Mathematiques, le Français (avec ses composantes Conjugaison, grammaire et expression orale), les SVT et l’histoire-géographie sont flanqués de coefficients allant de 3 à 6, sans que les enseignants n’aient jamais pointé du doigt cet « inégalité ». C’est ainsi depuis presque toujours.

Interrogé par L’Union le 27 octobre 2016,

Florentin Moussavou tente de justifier la décision de son département :

« La question du redoublement au Gabon est devenue problématique et tous nos pédagogues le savent. Les coefficients très élevés en mathématiques (6) et en français (5) plombent la vie des enfants. Or, tous les enfants qui vont au collège ne sont pas forcément doués dans ces deux matières ».

A la question de savoir quelle est la solution, il déclare :

« Ramener le premier cycle à un niveau normal, en considérant que les élèves sont en initiation (…) la conclusion des experts, en accord avec l’expertise extérieure, est de mettre un coefficient 1 dans toutes les matières ».

Le ministre Moussavou affirme donc que l’initiation aux maths, au français et aux sciences faite au cycle primaire ne permettent pas à l’élève d’entrer dès la classe de sixième dans une forme de spécialisation. Soit. Selon lui, il faut poursuivre cette initiation jusqu’en classe de 3ème, niveau où l’âge moyen de l’apprenant se situe entre 15 et 16 ans à ce jour. Lui et ses « experts » remettent donc en cause la capacité de l’élève sorti de la classe de CM2 ou 5ème année à s’affirmer en Maths ou en Français. En d’autres termes, c’est l’incapacité à s’adapter ou le non-aboutissement de l’initiation faite au primaire qui est la principale cause de l’échec scolaire.

Comment donc Florentin Moussavou expliquerait que des générations entières d’élèves aient parfaitement réussi depuis que le système éducatif colonial français puis gabonais ont adopté des coefficients « inégaux » au premier cycle du secondaire ?

Et si les décideurs du ministère de l’Education Nationale sont capables de démontrer que l’échec de plusieurs générations est lié en partie à la « dictature des coefficients » exercée par les Maths et le Français notamment, ils seraient tout aussi incapables de démentir ceux qui pensent l’échec scolaire au Gabon est également à rattacher à la problématique des effectifs, à la formation des enseignants (entre pénurie et capacités), à l’absence ou à l’entretien des équipements.

Dans ce sens, le gouvernement qui a entériné la réforme sur les coefficients a fait un déni des réalités auxquelles sont confrontés formateurs et apprenants. Au fond, comme s’il fallait oublier les difficultés qui fondent la déchéance de l’Ecole gabonaise, le gouvernement a joué une nouvelle fois la carte de l’essai. Comme il a essayé le Turn-Over pour régler le problème des effectifs pléthoriques dans les grandes villes sans pour autant construire de nouvelles salles de classe. Comme il a essayé le passage en classe de 6ème en attendant qu’il n’y ait plus d’écoles primaires à transformer en collège … sans construire de nouvelles salles de classe.

APRES LE PREMIER CYCLE, LE PROBLÈME RESTE ENTIER…

 Tout compte fait l’harmonisation des coefficients n’est pas une mauvaise chose en soi. Le problème est celui de l’environnement dans lequel elle a été décidée. Le système éducatif gabonais est en lui-même à l’origine de l’échec scolaire. De nombreux éléments rentrent en compte et tendent à démontrer qu’avant cette phase d’harmonisation des coefficients, il aurait fallu régler plusieurs soucis d’ordre pédagogiques, matériels et infrastructurels.

Par exemple, la question de « l’après-premier cycle » se pose encore pour ceux des élèves qui se seront révélés être de vrais sportifs et/ou artistes au cours de leur premier cycle.

Que fera-t-on d’eux après la classe de 3ème ?

Pour l’heure, les lycées gabonais n’offrent que deux options : le second cycle littéraire/économique et le second cycle scientifique. La réforme de Moussavou prévoit-elle la création d’un second cycle artistique et d’un second cycle sportif ?

A ce jour, les infrastructures, à moins qu’on ne sacrifie à nouveau des établissements primaires, ne sont pas à même d’accueillir d’éventuels seconds cycles artistiques et sportifs. Et même s’il en était créé, ses élèves seraient-ils condamnés à entrer à l’INJS et à l’ENAM (où les places sont extrêmement limitées) alors qu’il faut penser à leur proposer des études supérieures de niveau Master ou doctorat en sport et arts ?

De toute évidence, la réflexion des « experts » de Florentin Moussavou est inaboutie et la réforme aussi. Elle aurait du être menée dans un contexte global de réforme de l’enseignement et de la formation au Gabon. Elle s’est arrêtée au seul cadre des collèges et peut-être des lycées sans introduire la question des débouchés et des opportunités pour ceux et celles des élèves qui se seront distingués en sport et arts pendant leur premier cycle.

 Sampérode MBA

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